L'essentiel du cours
1. Un mot, deux réalités
La justice désigne une institution (lois, tribunaux, juges : le droit positif) et une valeur (l'idée du juste, le droit idéal ou naturel). Tant que les deux coïncident, pas de problème philosophique. Mais une loi peut être injuste (lois esclavagistes, lois de Vichy) et un acte illégal peut être juste : c'est l'écart entre légalité et légitimité qui ouvre toute la réflexion. Sans idée du juste au-dessus des lois, impossible de critiquer une loi ; mais qui définit ce juste idéal, et au nom de quoi ?
2. La justice comme égalité — mais laquelle ?
Aristote distingue l'égalité arithmétique (à chacun la même chose : les échanges, la réparation) et l'égalité proportionnelle (à chacun selon son mérite, ses besoins, sa contribution : la distribution). Toute la question de la justice sociale tient dans le choix du critère de proportion. Rawls propose un test : choisissez les règles sous un voile d'ignorance, sans savoir quelle place vous occuperez — vous protégerez alors les plus faibles. Et comme la loi est générale, l'équité doit la plier au cas particulier : appliquer mécaniquement la règle peut être la pire injustice.
3. Obéir, désobéir, punir
Pourquoi obéir à la loi ? Parce qu'elle vaut mieux que la loi du plus fort, et qu'en démocratie j'en suis le coauteur (Rousseau). Mais quand la loi viole gravement le juste, la désobéissance civile devient défendable — à conditions strictes : publique, non violente, en appel à des principes supérieurs, en assumant la sanction (Thoreau, Gandhi, Martin Luther King). Quant à la punition, elle n'est pas la vengeance : un tiers impartial, une règle préalable, une proportion — et un but qui dépasse la souffrance : dissuader, réparer, réinsérer.
Le vocabulaire à maîtriser
- Droit positif
- Ensemble des règles juridiques effectivement en vigueur dans un État donné.
- Droit naturel
- Normes idéales que l'on suppose fondées sur la nature de l'homme, au-dessus des lois écrites.
- Équité
- Ajustement de la règle générale au cas particulier.
- Justice distributive
- Répartition des biens, des honneurs et des charges selon une proportion (mérite, besoins…).
- Désobéissance civile
- Refus public, non violent et assumé d'une loi jugée gravement injuste.
Les auteurs incontournables
AristoteÉthique à Nicomaque, livre V
Deux justices : commutative (égalité arithmétique dans les échanges — rendre l'équivalent) et distributive (égalité proportionnelle au mérite ou aux besoins). Et quand la loi, générale, bute sur un cas particulier, l'équité la corrige : elle est « la justice du cas singulier ».
PlatonRépublique, livre II (anneau de Gygès)
Glaucon défie Socrate : avec un anneau d'invisibilité, le juste agirait comme l'injuste — on ne serait juste que par crainte du châtiment. Toute la République répond : la justice vaut pour elle-même, comme harmonie de l'âme, et l'injuste est d'abord malheureux.
PascalPensées (1670)
« Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà » : la justice positive varie selon les pays et les siècles — elle repose sur la coutume, non sur une essence. Et comme on n'a pas pu rendre fort ce qui est juste, « on a fait que ce qui est fort fût juste ».
RousseauDu contrat social (1762)
La loi juste émane de la volonté générale : chacun, en se prononçant sur l'intérêt commun, est à la fois auteur et sujet de la loi. La justice n'est ni naturelle ni divine : elle naît de la convention qui fonde l'égalité des citoyens.
RawlsThéorie de la justice (1971)
Imaginons choisir les règles de la société sous un « voile d'ignorance » : sans savoir si nous serons riches ou pauvres, doués ou non. Nous choisirions l'égalité des libertés, et n'accepterions d'inégalités que si elles profitent aux plus défavorisés.
ThoreauLa Désobéissance civile (1849)
Face à une loi gravement injuste (l'esclavage, en son temps), la conscience prime : refuser publiquement et pacifiquement d'obéir, et en assumer la sanction, c'est en appeler du droit réel au droit idéal. Gandhi et Martin Luther King s'en souviendront.