L'essentiel du cours
1. Le temps qu'on mesure
Le temps objectif est celui des horloges et de la physique : homogène (toutes les secondes se valent), divisible, irréversible — la flèche du temps interdit le retour en arrière, contrairement à l'espace où l'on revient sur ses pas. Aristote le définissait déjà par le mouvement : le temps est ce qu'on compte quand quelque chose change. Paradoxe d'Augustin : le passé n'est plus, le futur pas encore, le présent fuit — où donc « est » le temps ? Sa réponse : dans l'âme, qui retient (mémoire), fait attention (présent) et attend (avenir).
2. Le temps qu'on vit
Une minute d'attente chez le dentiste et une minute de fou rire n'ont pas la même épaisseur : c'est la durée de Bergson, qualitative, où les moments s'interpénètrent comme les notes d'une mélodie — irréductible au temps spatialisé des horloges. Kant ajoute un niveau : le temps n'est pas une chose du monde mais la forme a priori de notre sensibilité — nous ne percevons pas le temps, nous percevons tout dans le temps. Le temps social enfin nous discipline : calendriers, horaires, urgence moderne — l'accélération est un fait de civilisation, pas de physique.
3. Habiter sa finitude
Le temps détruit (vieillissement, oubli, mort) mais il rend tout possible : mûrir, apprendre, pardonner, créer supposent la durée. Face à la finitude, trois stratégies classiques : vivre le présent (sagesses antiques — le passé n'est plus à moi, l'avenir pas encore), se projeter (l'existence comme projet), et s'inscrire dans ce qui dure plus que soi — œuvres, institutions, transmission. Pascal pointe le piège inverse : occupés du souvenir et de l'attente, « nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ». Et Nietzsche réhabilite l'oubli : sans lui, pas d'action ni de bonheur possibles.
Le vocabulaire à maîtriser
- Durée
- Le temps qualitatif tel que la conscience le vit, par opposition au temps mesuré.
- Irréversibilité
- Impossibilité de revenir en arrière dans le temps, contrairement à l'espace.
- Finitude
- Condition d'un être limité dans le temps, voué à la mort.
- Instant
- Limite sans épaisseur entre le passé et l'avenir.
- Éternité
- Ce qui est hors du temps — sans commencement, sans fin, sans changement.
Les auteurs incontournables
HéracliteFragments
« On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » : tout coule, tout devient. Le réel n'est pas un état mais un flux — la stabilité n'est qu'une apparence du changement.
PlatonTimée
Le temps est « l'image mobile de l'éternité » : le démiurge, façonnant le monde sur le modèle éternel des Idées, crée avec le ciel cette imitation mouvante qui se déroule selon le nombre. Le temps est un moindre être — l'éternité dégradée.
AugustinConfessions, livre XI (~400)
Le passé n'est plus, le futur pas encore, le présent fuit : où est le temps ? Réponse : dans l'âme. Il y a un triple présent — présent du passé (la mémoire), présent du présent (l'attention), présent de l'avenir (l'attente). Le temps est une distension de l'âme.
KantCritique de la raison pure (1781)
Le temps n'est pas une chose ni un concept tiré de l'expérience : c'est une forme a priori de la sensibilité — le cadre dans lequel tout phénomène nous apparaît nécessairement. Nous ne percevons pas le temps : nous percevons dans le temps.
BergsonEssai sur les données immédiates de la conscience (1889)
Le temps des horloges — divisible, homogène, spatialisé — n'est pas le temps réel. La durée vécue est qualitative : ses moments s'interpénètrent comme les notes d'une mélodie. Une minute d'attente et une minute de joie n'ont pas la même épaisseur.
PascalPensées (1670)
« Nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre » : le divertissement nous jette dans le souvenir ou l'attente, et le présent — seul temps qui soit nôtre — nous échappe toujours. L'homme fuit le présent parce qu'il y rencontrerait sa misère.