L'essentiel du cours
1. Qu'est-ce que travailler ?
Le travail est l'activité par laquelle l'homme transforme la nature pour satisfaire ses besoins — et se transforme lui-même en retour. Il suppose l'effort, le temps, des règles : c'est une médiation, contrairement à la cueillette immédiate ou au jeu (qui a sa fin en lui-même). Arendt affine la carte : le travail (cycle de la consommation, rien ne reste : cuisiner, nettoyer), l'œuvre (fabriquer un monde durable : la table, le livre, le pont) et l'action (parler et agir entre les hommes : la politique). Réduire toute activité au seul travail-emploi est déjà un choix de société.
2. Malédiction ou accomplissement ?
La tradition penche pour la peine : tripalium, « à la sueur de ton front », mépris antique du travail manuel réservé aux esclaves — la vie libre étant celle du loisir studieux (skholè). Renversement moderne : chez Hegel, c'est l'esclave qui, en travaillant, discipline son désir, forme le monde et s'y reconnaît — il devient maître de soi quand le maître oisif s'engourdit. Marx en hérite : le travail est l'essence de l'homme (l'architecte conçoit avant de bâtir, l'abeille non)… ce qui rend le salariat accablant : dépossédé du produit, du rythme et du sens, le travailleur « ne s'affirme pas, il se nie ». Le même mot couvre l'atelier de l'artisan et la chaîne.
3. Le travail aujourd'hui en question
La division du travail (Smith) décuple la productivité au prix de la fragmentation : l'ouvrier d'une seule opération « devient aussi stupide qu'il est possible de le devenir » — Smith lui-même le redoutait. L'automation relance la vieille promesse de la fin du travail : libération ou crise du sens et du revenu ? S'y ajoutent le travail invisible (domestique, bénévole, non compté), la quête de sens des nouvelles générations, et la question politique : faut-il travailler moins (partage), autrement (autogestion), ou garantir un revenu sans emploi ? Le travail reste le lieu où se nouent économie, identité et justice.
Le vocabulaire à maîtriser
- Aliénation
- Processus par lequel on devient étranger à soi-même dans sa propre activité.
- Division du travail
- Répartition des tâches entre individus, métiers ou opérations, source de productivité et de dépendance mutuelle.
- Force de travail
- Capacité de produire que le salarié loue contre un salaire.
- Skholè
- Loisir studieux des Grecs : temps libéré de la nécessité, condition de la pensée et de la citoyenneté.
- Œuvre
- Chez Arendt : production durable qui bâtit un monde stable, par opposition aux biens aussitôt consommés.
Les auteurs incontournables
PlatonRépublique
L'Antiquité méprise le travail manuel, réservé aux esclaves : la vie libre est celle du loisir studieux (skholè), de la politique et de la contemplation. Platon pense néanmoins la division du travail : la cité naît de ce que nul ne se suffit à lui-même.
HegelPhénoménologie de l'esprit (1807) — dialectique du maître et de l'esclave
Le maître jouit, l'esclave travaille — mais le retournement est là : en transformant les choses, l'esclave discipline son désir, imprime sa forme au monde et prend conscience de soi. Le maître, lui, dépend de l'esclave. C'est par le travail que la conscience se forme.
MarxManuscrits de 1844 / Le Capital
Le travail est l'essence de l'homme : ce qui distingue le pire architecte de la meilleure abeille, c'est qu'il construit d'abord la maison dans sa tête. Mais le salariat aliène : l'ouvrier est dépossédé du produit, du sens et de lui-même — le travail, qui devrait humaniser, mutile.
Adam SmithRecherches sur la richesse des nations (1776)
La division du travail (la manufacture d'épingles : 18 opérations) décuple la productivité. Mais il voit aussi le revers : l'homme réduit à quelques gestes « devient aussi stupide et ignorant qu'il soit possible à une créature humaine de le devenir ».
NietzscheAurore (1881)
Les louanges du travail cachent une peur de l'individu : occuper les hommes du matin au soir, c'est la meilleure des polices — elle épuise la force qui pourrait servir à penser, désirer, se révolter.
Hannah ArendtCondition de l'homme moderne (1958)
Trois activités : le travail (cycle de la consommation, ne laisse rien), l'œuvre (fabrication d'un monde durable), l'action (parole et politique entre les hommes). Tragédie moderne : nous sommes une « société de travailleurs » au moment où le travail se raréfie.